(...) Mais la fiction des autres change de sens à partir du moment où nous prenons conscience de vivre tous des fictions. Il me semble que, si je parviens à me défaire de l’ « unilatéralité du point de vue », le fait que les autres vivent dans la « fiction » — disons, pour lever l’ambiguïté, dans le « narratif » — contribuera plutôt à les rapprocher de moi et à me rapprocher d’eux, parce que moi aussi je vis dans la fiction et le narratif. Mon idée, au fond, c'est que, par les questions qu'ils me posent et le changement de cadre qu'ils m’imposent, les autres m’aident à prendre conscience de la dimension narrative de toute existence, la mienne comme la leur et que cette prise de conscience m’interdit définitivement de les assigner à un temps (« mythique » ou « magique ») essentiellement différent du mien. Certes, nos fictions sont différentes, mais c’est la règle générale : nulle fiction individuelle n’est rigoureusement contemporaine d‘une autre ( chacun a son passé et ses attentes) et les différences induites à cet égard par la situation d‘enquête et la culture sont de degré, non de nature.
Que nous vivions simultanément plusieurs récits, comment en douter ? Nous savons bien que dans chacun de ces récits nous tenons un rôle différent et que nous n‘y avons pas toujours le beau rôle. Nous savons bien, en outre, que certains d‘entre eux sont plus intimes que d‘autres, nous sont plus personnels. Nous ne résistons pas toujours au désir de les réinterpréter, de les remodeler, pour les adapter à celui que nous sommes en train de vivre. (...)

Marc AUGÉ, les formes de l’oubli,
Ed. Manuels Payots
Paris, 1998, pp. 53-54